Dimanche, 18 aout 2019 02:07:38


Abraham Lallo, père de cinq enfants, diacre et conseiller municipal de Bartella.

Combien de temps encore, les chrétiens d'Irak pourront-ils rester sur la terre qui les a vus naître ? Abraham Lallo témoigne du sort réservé à cette minorité religieuse.

Pour comprendre les enjeux que pose la reconstruction après les ravages perpétrés par Daesh (État islamique) aux chrétiens d’Irak, l’association « Espoir-Irak » (1) portée conjointement par l’Enseignement catholique et l’association des parents d’élèves de l’enseignement libre, organisait une conférence le mardi 29 janvier 2019 à Brive. 

Abraham Lallo, directeur adjoint du camp des personnes déplacées (d’Ashti à Erbil) durant la période d’exil, redevenu conseiller municipal de Bartella, dans la plaine de Ninive au nord de l’Irak, intervenait à l’invitation de François David,directeur de l’Ensemble scolaire Edmond Michelet : la 47e soirée, au terme de treize années de conférences-événements « Questions actuelles » !

 Combien recense-t-on de chrétiens aujourd’hui en Irak ?

Abraham Lallo : Avant l’Islam, l’Irak était un pays de religion chrétienne. Avec l’Islam, le nombre des chrétiens n’a cessé de diminuer. Avant Daesh on comptait 1,5 million de chrétiens environ. Avec Daesh, ce chiffre est tombé à 300 000 ! En effet, tous les chrétiens ont dû abandonner leurs villes et villages de la plaine de Ninive où ils étaient majoritairement concentrés, pour se réfugier à Erbil, ville distante de 80 km située dans le Kurdistan irakien (2).

De nombreuses familles ont quitté le pays à ce moment-là, pour se rendre en Europe, en Amérique, en Australie… Tout ceci, à cause de la guerre en Irak et des tensions incessantes avec les musulmans. Après la chute de Saddam Hussein en 2003, la persécution des chrétiens n’a cessé de s’accentuer. De 2005 à 2008, des groupes islamiques non identifiés ont tiré à maintes reprises sur des chrétiens, en toute impunité. 

Nous sommes considérés comme des citoyens de seconde zone

En 2014, c’est Daesh qui nous a mis en demeure : soit de payer des taxes supplémentaires pour des montants exorbitants, soit de nous convertir à l’islam, soit de fuir ou d’être tués. En quelques heures, nous avons tout perdu, notre histoire, notre culture, notre civilisation… nous avons été jetés dehors. Et durant notre départ en exil, ceux qui ont été rattrapés par les troupes de Daesh ont été dépouillés de tous leurs biens. Nos villages ont été détruits et nos églises anéanties.

L’objectif poursuivi par Daesh était d’effacer notre présence à Ninive ; de faire disparaître toute trace liée au christianisme…

 Après le départ de Daesh, comment s’est passé votre retour à Ninive ?

Nous sommes revenus effectivement pour des questions de travail et aussi d’attachement à notre terre d’origine. Un tiers des chrétiens qui avaient fui Daesh sont retournés chez eux. Cependant, un tiers est resté à Erbil et le troisième tiers s’est dispersé à l’étranger. En Irak en effet, nous sommes toujours considérés comme des citoyens de seconde zone. Chez nous, les musulmans estiment que tout le monde doit être musulman ! Et c’est pour cela que nous sommes mal perçus, même après Daesh. Même si nous pardonnons y compris à Daesh, les musulmans ne veulent pas de nous ! Ils ne nous reconnaissent pas en tant que chrétiens. Nous sommes perçus comme des étrangers, dans notre propre pays.

 Qu’est-ce qui a motivé votre venue en France ?

Je suis venu en France pour témoigner de la situation dans laquelle vivent les chrétiens en Irak, particulièrement dans la plaine de Ninive ; une situation difficile à cause du climat politique en général qui dépend pour une large part des relations avec l’Iran, les États-Unis… Nous avons affaire à de multiples milices, qui agissent avec plus ou moins de radicalité, comme bon leur semble. Dans ce contexte, très peu de chrétiens pensent pouvoir rester en Irak. Je me dois de faire part de la souffrance de tous mes frères chrétiens. Les Français et la France, notre pays ami, doivent connaître la réalité de la situation dans laquelle nous vivons.

 Qu’est-ce qui vous empêche de rester en Irak ?

Nous ne nous sentons pas en sécurité ! Nous craignons un retour de Daesh, sous une forme ou sous une autre et d’être à nouveau chassés de chez nous. Avec 300 hommes, Daesh, à Mossoul, a pu faire tout ce qu’il voulait contre les chrétiens, alors qu’il y avait plusieurs milliers de militaires aux ordres du Gouvernement, qui les ont laissés faire… Daesh a profité des rivalités entre les musulmans d’obédience chiites et les sunnites. Et nous avons fait les frais de ces rivalités qui durent encore… Quand même, nous gardons encore l’espoir de jours meilleurs…

Les milices font régner la terreur en toute impunité

Quelles aides vous ont été les plus précieuses ?

Ce sont des organisations françaises qui nous ont le plus soutenus, telles Fraternité en Irak, l’Œuvre d’Orient, Espoir en Irak, SOS Irak, l’Aide à l’Église en détresse… et qui pour certaines d’entre elles continuent à nous aider.

 Que faire pour aider les chrétiens en Irak ?

Pour ceux qui croient en Dieu, il faut prier pour les chrétiens et pour tous les Irakiens ! Nous avons besoin d’un gouvernement qui protège la minorité que nous sommes. En fait, il faudrait que le gouvernement français use de son influence pour que cessent les discours de certains religieux islamiques qui prêchent de ne pas accepter ceux qui ne pensent pas comme eux ! Ceci donne le droit aux milices de faire régner la terreur contre nous et le gouvernement laisse faire… La nuit, nous craignons d’être surpris dans notre sommeil. Il faudrait qu’on reconnaisse à chaque Irakien le droit de vivre selon la religion de son choix. Tant que ne sera par reconnue l’égalité de droits et de devoirs pour tous les citoyens irakiens, notre situation ne changera pas. Je rappelle que sur notre carte d’identité est mentionnée notre appartenance religieuse. Toutes nos églises ont été détruites, nos livres religieux ont été brûlés… Daesh a commis toutes les exactions possibles contre les chrétiens. Personne n’a pris notre défense ; nous avons subi et nous subissons encore ! Il ne nous reste que notre foi en Jésus-Christ et l’espoir en Dieu ! Il est fort possible que si rien ne change du climat qui perdure, un jour prochain, il ne reste plus de chrétiens en Irak. Faut-il laisser faire et en arriver là ?

 Entretien réalisé par JEAN-CLAUDE BONNEMÈRE

Avec Actu.fr