Mercredi, 11 decembre 2019 03:22:49

Les funérailles du père Joseph Hanna Ibrahim et de son père à Qamilchi. DELIL SOULEIMAN/AFP

L’État islamique a revendiqué l’assassinat de deux chrétiens dans le nord-est du pays lundi 11 novembre dernier. S’ils ne sont pas les seuls à souffrir des violences de la guerre, les chrétiens syriens restent des cibles privilégiées.

Joseph Hanna Ibrahim était prêtre de l’Église arménienne catholique, son père un simple fidèle de la communauté de Qamichli , dans le nord de la Syrie, à la frontière turque. Tous deux ont été tués lundi 11 novembre sur la route de Deir ez-Zor, dans l’est de la Syrie. Ils se rendaient sur le chantier de reconstruction d’une église de la ville.

L’assassinat de ces deux chrétiens revendiqué par les djihadistes de l’État islamique rappelle quedans une guerre qui a fait 370.000 morts depuis 2011, les chrétiens restent une minorité menacée. Beaucoup d’entre eux ont déjà quitté le pays - 600.000, selon les estimations du chercheur Fabrice Balanche, géographe à l’université Lyon II dans Sectarianism in the Syria’s civil war («Le communautarisme dans la guerre civile syrienne»). Ils représentent à peine plus de 10% des 5,6 millions de réfugiés syriens enregistrés par le HCR, mais 60% de la population chrétienne syrienne de 2010.
 
Une guerre confessionnelle

Dès les premiers mois de la contestation contre le régime, les fractures confessionnelles ont déchiré la Syrie. Les slogans d’unité ont rapidement laissé place à l’expression d’un confessionnalisme violentcomme à Homs où des manifestants scandaient «Les Alaouites au cercueil, les chrétiens à Beyrouth!»

«Les chrétiens ne sont pas les seuls visés, nuance Fabrice Balanche. Mais ils sont des cibles privilégiées». Pour les islamistes de l’opposition, et plus tard pour l’État islamique, le chrétien est un kufr, un mécréant. Sa foi est intrinsèquement inférieure à l’Islam, arriérée, car n’ayant pas pris en compte la révélation faite à Mahomet. Le sommet de la violence a été atteint avec la prise de contrôle par l’État islamique d’une partie du territoire en Syrie.

Aujourd’hui, alors que Daech se mue en une organisation clandestine, l’organisation profite de l’offensive turque qui affaiblit la surveillance des forces kurdes pour intensifier ses attentats. Le 11 novembre, l’assassinat du prêtre arménien et de son père fut perpétré au lendemain de trois explosions à Qamilchi.

Aux raisons religieuses, s’ajoutent les jeux d’alliances. Les chrétiens ont presque tous pris le parti du régime, au moins en adoptant une neutralité bienveillante. Bachar al-Assad, comme son père avant lui, s’est toujours présenté comme le champion des minorités religieuses face aux Arabes sunnites qui constituent 65% de la population. De fait, les chrétiens sont, aujourd’hui encore, largement acquis à la cause loyaliste. Dans son récent ouvrage Minorité d’Orient, Tigrane Yégavian définit ce soutien comme «quasi unanime, parfois spontané, souvent par défaut». Il ajoute, «lucide et incrédule, ils savent que le pouvoir est le seul capable d’arrêter les islamistes et de leur assurer une protection». Seuls quelques Syriaques du nord-est revendiquant leur particularisme culturel, influencés par l’irrédentisme kurde, se sont rangés du côté des Kurdes contre Damas.

Des cibles faciles

Dispersés dans tout le pays, les chrétiens ne forment pas un bloc ethnique continu, comme les Kurdes dans le Nord-Est syrien. Les communautés chrétiennes des différentes confessions ont formé des groupes armés, qui vont «des milices d’autodéfense jusqu’aux groupes de combattants aguerris», selon Tigrane Yégavian. Hurras al-Fajr («les Gardiens de l’aube»), Usud al-cherubim («les lions chérubins»), Unud al-Massih («les Soldats du christ»)... au total, neuf milices chrétiennes existent aujourd’hui selon l’auteur. 

On est surpris par l’âge des combattants qui gardent les églises, je me souviens à Hassakié d’un soldat qui devait avoir 70 ans

Fabrice Balanche, géographe

Seulement, la structure démographique de la population chrétienne, qui a déjà achevé sa transition démographique, a affaibli la capacité de défenses des groupes chrétiens. Le faible taux de fertilité conjugué au départ d’une grande partie de la jeunesse laisse les milices chrétiennes bien souvent dépourvues de forces vives. «Quand je me suis rendu dans le nord-est syrien au début du mois d’octobre, j’ai été surpris par l’âge des combattants qui gardent les églises, se rappelle Fabrice Balanche. À Hassakié, je me souviens d’un soldat qui devait avoir 70 ans! Rien à voir avec les jeunes hommes qui gardent les bâtiments kurdes».

 
Usud al-Cherubim, «les lions chérubins», une milice chrétienne pro-Assad capture d'écran / Usud al-cherubim

Menacés au Kurdistan

Dans le nord-est de la Syrie, les Kurdes conservent une attitude hostile envers les chrétiens, qui ont pris parti pour le régime. Les Kurdes sont régulièrement accusés de vouloir faire du Rojava - nom donné au Kurdistan syrien -une terre kurde, et d’uniformiser la population du territoire dont il revendique l’autonomie. Seulement, le nord-est syrien est une mosaïque ethnique: si 60% de la population est kurde, le reste est essentiellement arabe, auxquels s’ajoutent les chrétiens.

Les Kurdes veulent “kurdifier” la région. Il y a eu des actions des Kurdes contre les chrétiens pour les faire partir

Mgr Gollnisch, directeur de L’Œuvre d’Orient

Dans un rapport publié en octobre 2015, Amnesty International avait accusé les YPG - le principal groupe armé kurde - de crimes de guerre pour avoir rasé des villages et chassé des populations arabes. Au Figaro, Mgr Gollnisch, directeur de L’Œuvre d’Orient qui soutient les chrétiens de Syrie et des pays voisins, s’alarme de cette situation. «Les Kurdes veulent “kurdifier” la région, prévient-il. Il y a eu des actions des Kurdes contre les chrétiens pour les faire partir. Il y a eu des écoles saccagées, des rafales de kalachnikov tirées sur la façade d’une église, non pas pour tuer, mais pour faire peur». Mgr Gollnisch précise, «il ne s’agit pas de violences religieuses, comme pour les groupes djihadistes, il s’agit simplement de faire partir tout ce qui n’est pas kurde».

Mardi 12 novembre, la communauté arménienne de Qamichli enterrait ses deux membres. Chez les chrétiens comme chez tous les Syriens, la guerre touche à sa fin, mais les violences, elles, continuent de tuer.

Avec Le Figaro