Jeudi, 25 février 2021 19:24:13

De plus en plus de Polonais demandent l’apostasie en signe de contestation. Ce mouvement de renoncement public à la foi catholique, déclenché par la décision du Tribunal constitutionnel d’interdire quasi entièrement l’avortement dans le pays, traduit la crise que traverse l’Église polonaise. 

Il y a deux semaines, Marta, une Polonaise de 33 ans, a enfin réalisé ce qu’elle souhaitait faire depuis plusieurs années : quitter l’Église catholique. « Je savais depuis longtemps que je voulais demander l’apostasie, mais j’imagine qu’il me fallait un petit encouragement », sourit la jeune femme. Elle est devenue l’une des quelques 10 000 membres du groupe Apostasie2020 sur Facebook, créé fin octobre pour partager témoignages et conseils sur cette procédure. 

À la suite à la décision du Tribunal constitutionnel le 22 octobre d’interdire l’avortement en cas de grave malformation du fœtus dans un pays où la loi était déja très restrictive, les recherches en Pologne sur le moteur de recherche Google du mot « apostasie » ont explosé. Depuis cette date, le pays est secoué par une vague de contestation inédite contre le gouvernement dirigé par le parti conservateur Droit et justice (PiS), au pouvoir depuis 2015. « Les seules choses qu’on a pu faire sont manifester et demander l’apostasie », explique Marta, pour qui cette décision sur l’avortement a été un déclencheur en raison des pressions de l’Église catholique en faveur de cette interdiction. « J’ai toujours considéré la religion comme relevant du domaine du privé, ajoute la jeune femme, mais je m’aperçois que c’est un argument brandi par l’Église pour justifier son ingérence en politique en disant : "nous participons car 92% des Polonais sont catholiques." Je ne veux pas appartenir à cette statistique ! »

Colère contre les scandales de pédophilie

Dans une Pologne où l’Église catholique est puissante, la liste des doléances de ceux qui veulent la quitter est longue. « Je m’oppose à sa proximité avec le gouvernement, à ce déversement de haine contre la communauté LGBT, et je ne peux pas accepter que l’Église couvre des prêtres pédophiles »résume Natalia, une jeune femme de 28 ans qui a entamé sa procédure d’apostasie. Ces dernières années, des documentaires chocs sur les scandales de pédophilie dans l’Église ont secoué l’opinion publique polonaise. « Ce contexte est très important pour expliquer ce mouvement d’apostasie aujourd’hui, et cette défiance à l’égard de l’Église catholique en Pologne, mais aussi dans le monde », analyse le sociologue des religions Marcin Zwierzdzyinski. 

 

Une défiance accentuée par l’alliance entre le parti Droit et justice (PiS) au pouvoir depuis 2015 et l’Église polonaise. Le mois dernier, un groupe de catholiques, comprenant des prêtres et des laïcs, a demandé à l’épiscopat de prendre ses distances avec le gouvernement. Pour Marcin Zwierzdzyinski, « cela traduit deux dimensions dans l’Église polonaise, celle d’un épiscopat allié des puissants, et la communauté de fidèles qui en a assez d’être politisée »Selon un récent sondage, seuls 9% des jeunes polonais disent aujourd’hui avoir une image positive de l’Église et la confiance en l’institution a chuté de 18% depuis 2016 parmi la population. « C’est aussi une question de génération, explique Marta. Mes parents ont toujours eu une approche positive de l’Église pour sa participation au combat contre le communisme et au soutien qu’elle a prodiguée à la population à cette époque. »

Trouver sa place à la fin du communisme 

En Pologne, la chute du communisme en 1989 a été une étape fondamentale dans la construction de l’identité de l'Église catholique. « À ce moment-là, l'Église a eu beaucoup de mal à trouver sa place, explique Marcin Zwierzdzyinski, car « son identité s’était construite en opposition à cet environnement non-religieux l’Église a apporté une alternative à la population sous la forme de la foi, elle a eu une fonction d’intégration. »  Selon le chercheur, « dans cet environnement nouveau de liberté après 1989, de démocratie et de relation entre l’État et l’Église, cette dernière a trouvé sa place dans la sphère publique et politique. » 

Mais l’institution catholique peine aujourd’hui à offrir une alternative qui séduit les jeunes polonais et polonaises : les cours de religion – en théorie facultatifs et dispensés dans toutes les écoles publiques polonaises – sont d’ailleurs l’une des raisons invoquées par ceux qui demandent l’apostasie pour expliquer leur distanciation de l’Église catholique. Les établissements scolaires n’ont pas toujours de professeurs pour assurer les cours d’éthique, supposés être l’alternative, et la pression sociale freine certains parents qui souhaitent retirer leurs enfants des cours de catéchisme. Financés par l’État polonais et enseignés par des religieux ou des laïcs, « le contenu de ces cours et la manière très formelle de les enseigner, n’est plus approprié pour le monde d’aujourd’hui », souligne Marcin ZwierzdzyinskiDes cours dont Natalia se souvient encore : « Notre professeure nous effrayait à chaque leçon, se souvient-elle. Elle nous disait par exemple que la contraception est le plus grand des péchés et qu'on irait en enfer si on l'utilisait. Elle nous disait aussi que si une femme utilisait un stérilet, son enfant naîtrait avec un stérilet dans la tête. »

L’Église, entre déni et reconnaissance

La jeune femme de 28 ans espère désormais pouvoir conclure au plus vite la procédure d’apostasie. Lorsque sa mère est allée chercher son certificat de baptême, la responsable de la paroisse lui a assurée que Natalia était possédée par le démon et que ce mouvement d’apostasie chez les jeunes avait pour cause « l’absence de moralité des parents ». Interrogé par RFI sur la perte de confiance envers l’Église catholique, notamment des jeunes, le porte-parole de l’épiscopat polonais assure voir « une grande implication de la jeunesse dans la vie de la communauté de l’Église. »Avant d’admettre que « ce déclin de la confiance doit être pris en compte sérieusement et que l’institution doit être absolument transparente. » 

RFI