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Elle s’exprime dans la rue ou contre les lieux dédiés aux minorités. Elle s’étale aussi dans les médias par la voix de ses représentants politiques ou des personnalités qui la soutiennent. Elle hante enfin la police ou la justice de nombre de pays européens. La violence de l’extrême-droite est désormais omniprésente en Europe, au point qu’en Allemagne par exemple, on n’hésite plus à parler de terrorisme. Retour sur les racines de cette réémergence de l’extrême droite en Europe. Nous vous proposons également en bas de page une série de contenus pour approfondir cette thématique.

Vers la fin des années 1970, après la chute de la dictature au Portugal  et en Grèce (1974), ou en Espagne (1977), après un coup d’État manqué en Italie (1970)[1], l’extrême droite semble, en Europe tout au moins, relever désormais de l’Histoire. Elle demeure qui plus est politiquement infréquentable pour les partis démocratiques du fait de son passé nazi en Allemagne, fasciste en Italie, pétainiste en France.

Elle continue pourtant d’exister sous forme de partis présents aux élections, mais aussi dans une nébuleuse de groupes, syndicats, associations ou lobbies, souvent rivaux voire même antagonistes. Autour des années 1970, si la violence d’extrême droite est moins médiatisée que celle des groupes terroristes d’extrême gauche d’Italie ou d’Allemagne, elle n’en a pas moins recours aux attentats aveugles, comme en Italie à la gare de Bologne en 1980 et probablement aussi sur la Piazza Fontana de Milan en 1969.

Durant l’été 1973, à Marseille, au moins seize meurtres à caractère raciste ont été commis contre des ressortissants algériens, un épisode effacé des mémoires françaises. Il a fait pourtant plus de morts que tous les crimes d’Action directe.

Années 1980 : l’extrême droite revient au pouvoir en Autriche

En 1983 puis 1986, un parti d’extrême droite, le FPÖ, entre dans des gouvernements de coalition en Autriche. Son leader, Jörg Haider, qui deviendra gouverneur de la Carinthie, a pourtant été dans sa jeunesse un militant néo-nazi. Du reste, le premier dirigeant du parti en 1956 était un ancien général SS. La sidération est telle dans les autres pays d’Europe, que beaucoup tentent alors d’expliquer ce retour comme une anomalie autrichienne, non comme le signe que certains tabous liés à l’histoire tragique du vingtième siècle sont en train de tomber.

Dès cette époque, la violence d’extrême droite s’exprime dans la mouvance hooligan et skinhead, témoignant d’un ancrage populaire et générationnel renouvelé. Elle se nourrit de la montée du chômage comme de la désindustrialisation qui marque la fin des Trente Glorieuses.

Elle s’alimente aussi de nostalgie et de rancœur coloniale, comme en témoignent les passages de l’OAS, une organisation terroriste contre l’indépendance de l’Algérie, au Front national en France, ou encore l’exportation de l’« École française » de contre-guérilla, formée en Indochine et en Algérie, en direction des dictateurs d’Amérique latine.

Elle entretient des liens avec les pouvoirs autoritaires ou xénophobes, ainsi de ceux existants entre l’extrême droite suédoise et le régime de l’apartheid en Afrique du Sud, soupçonnés d’être à l’origine de la mort du Premier ministre Olof Palme.

Années 1990 : le « post-fascisme » se normalise en Italie

La chute du Mur de Berlin en 1989 et l’effondrement du bloc soviétique, en nourrissant les théories sur la « Fin de l’histoire » ravivent l’idée que les extrémismes n’ont désormais plus court, et que les idéologies fascisantes ont perdu leur principale raison d’être : l’anticommunisme.

Or, c’est précisément ce dernier, alimenté par un consensus désormais plus large sur la réalité du totalitarisme soviétique, et une nostalgie de moins en moins cachée pour le « temps où les trains arrivaient à l’heure », qui va nourrir les différentes coalitions menées par Silvio Berlusconi, au pouvoir en Italie dès 1994.

S’il se dit lui-même de centre droit, ses deux soutiens sont pour Alleanza nazionale clairement nationaliste et post-fasciste, pour la Lega Nord régionaliste et xénophobe. En gardant le leadership de ce triumvirat régulièrement reconduit jusqu’en 2010, Silvio Berlusconi et son parti Forza Italia prétendent maintenir leurs alliés dans « l’arc constitutionnel ».

En Allemagne, la violence d’extrême-droite relève désormais du terrorisme

Le « Cavaliere » qui, de son propre aveu en 2019, a « légitimé » les fascistes et les régionalistes en les portant au pouvoir, s’est donc érigé des décennies durant en héraut de la démocratie en Italie pour avoir maintenu sous sa coupe des partis qui auraient pu se révéler antidémocratiques.

En 2012, un monument a pu être érigé à Affile, à une heure de Rome, en mémoire au Maréchal Rodolfo Graziani, l’un des rares criminels fascistes à pourtant avoir été condamné à la Libération, avec l’argent détourné de la région du Latium. En 2019, un impressionnant arsenal de guerre a été saisi chez des militants néo-fascistes. La « constitutionnalisation » de l’extrême droite n’a donc en aucun cas tempéré son discours ou sa violence.

En Allemagne, la fin de l’Allemagne de l’Est et la réunification ont laissé toute une partie de la population aux marges de la société libérale. Dans ces régions sinistrées, la peur de l’étranger est très souvent fantasmée en l’absence ou presque d’immigration. Les références antifascistes et antinazies, omniprésentes dans le socle idéologique de l’ex-RDA, n’en ont pas moins volé en éclats.

Qu’elle soit antisémite comme à Halle ou anti-émigré comme à Hanau, la violence d’extrême droite est désormais clairement perçue comme terroriste. Et elle touche désormais les deux Allemagne. Malgré ses succès électoraux, le parti d’extrême droite AFD est constamment surveillé par l’État, notamment sa frange la plus radicalisée.

De la violence de rue à la violence d’État

À l’échelle locale, comme en France depuis un quart de siècle désormais, à l’échelle nationale, comme en Italie, en Pologne, en Norvège, l’extrême-droite accède parfois au pouvoir en Europe, le plus souvent au sein de coalitions ou, comme en Hongrie, sous une étiquette conservatrice qui cherche à donner un visage consensuel à une politique jugée xénophobe ou populiste. La radicalisation de la politique de Viktor Orban a valu au Fidesz une suspension du Parti populaire européen en 2019.

Sauf exception, l’extrême droite obtient dans les autres pays des scores électoraux à deux chiffres, qui l’inscrivent quoi qu’il en soit dans la normalité du paysage politique, comme une menace constante, récurrente en France après deux qualifications pour le second tour. Les violences qui lui sont associées en sortent doublement légitimées.

En Italie, par exemple, l’été qui a suivi l’arrivée de Matteo Salvini, leader de la ligue du Nord, au ministère de l’Intérieur, les attaques à caractère raciste se sont multipliées, certaines allant jusqu’au meurtre, comme cela avait été déjà le cas en 2008. La plus spectaculaire d’entre elles, la tentative de perpétrer une tuerie de masse contre les personnes noires à Macerata a pratiquement été justifiée par divers responsables politiques d’extrême droite, lesquels ont apporté leur soutien à son auteur lors de son procès.

En Grèce, les soutiens dans la police au mouvement néo-nazi Aube dorée, qui a eu jusqu’à 18 députés, ne se manifestent pas seulement lors des élections. En 2013, l’assassinat du rappeur Pavlos Fyssas par un militant de ce parti, a entraîné la démission de 2 généraux, la suspension de nombreux cadres et une enquête de la direction de la police, pour des soupçons de collusion avec l’extrême droite.

Des accusations semblables ont terni l’image de la police et de l’armée allemandes ces dernières années, tandis que la mobilisation contre les violences policières en 2020 a permis de dévoiler un racisme systémique au sein des forces de l’ordre en France.

 

Le rôle de la propagande identitaire française

Et c’est de France encore, où beaucoup d’entre eux ont encore table ouverte dans de nombreux médias, que viennent des éditorialistes ou le théoricien du « grand remplacement » Renaud Camus, développant un discours antimusulman et/ou antisémite. Leur influence a pu encourager des passages à l’acte jusqu’à l’autre bout du monde. On rappellera que le concept d’« ensauvagement » du essayiste identitaire Laurent Obertone, d’usage courant dans l’extrême-droite, a été repris par une partie de la classe politique, notamment le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin.

On retrouve, dans certains cas, ces écrits comme référence des terroristes qui ont commis des attaques contre des lieux fréquentés par les communautés musulmanes ou juives. Ceux de Renaud Camus ont alimenté l’idéologie du terroriste Anders Breijvik, qui en 2011 a tué 77 jeunes membres du Parti travailliste, comme il l’a lui-même reconnu dans son « Manifeste » rédigé en prison. Cette influence n’a pas empêché le théoricien de publier directement en anglais son essai You will not replace us! qui résume sa pensée politique en 2018.

85 ans après la chute du nazisme, le risque est encore grand de voir la violence de rue de l’extrême droite se transformer en violence institutionnelle. La récente levée de l’immunité parlementaire de Matteo Salvini par la chambre des députés et le Sénat italien en juillet 2020, alors qu’il est accusé d’avoir laissé mourir des migrants en mer, suffit à le rappeler. L’été dernier encore, l’ex-ministre de l’Intérieur italien était donné par beaucoup comme le futur président du Conseil en cas d’élections législatives anticipées. Il risque désormais 15 ans de prison.

RFI