Mardi, 1 decembre 2020 04:00:09

Il y avait hier, derrière la retenue médiatique, une sorte de contentement inavouable. Comme si l’infection de Donald Trump était la réponse tardive de la Justice divine. Enfin ! Un bon coup de batte du karma. La preuve physiologique de son incompétence.

Schadenfreude, comme disent les Allemands : le plaisir pervers qu’on prend au malheur d’autrui.

Et qui, plus que Donald Trump, mérite ce genre de sarcasmes, même malade, même à l’hôpital ?

Jamais un politicien n’a autant attaqué le physique et la santé des autres. La taille de Mike Bloomberg, le handicap d’un journaliste du New York Times, l’énergie de divers concurrents : Jeb Bush, « Sleepy » Joe Biden, etc.

Quand Hillary Clinton a fait une pneumonie, pendant la campagne de 2016, il a imité sa démarche, a ri de sa faiblesse en public, au grand plaisir de ses fans.

Quand le sénateur Mitt Romney s’est isolé en attendant un résultat de test COVID-19, Trump a dit sur un ton sarcastique : « Hon ! Il est en isolement ? Quel dommage ! » Sur le ton que mon beau-père prenait dans mes rares parties de golf où mes balles étaient comme attirées par toutes les forêts.

Le président des États-Unis, Donald Trump, s’est rendu vendredi à l’hôpital militaire Walter Reed après avoir reçu un résultat positif à un test de dépistage de la COVID-19.

Quelques jours plus tard, quand le test de Romney s’est révélé négatif, tout aussi sarcastique, Trump a dit qu’il pouvait à peine parler tant il avait de la difficulté à contenir sa joie.

Il crachait encore sur le sénateur John McCain quand il était mort du cancer, sans compter qu’un soldat capturé ou mort est un « perdant » par définition.

Le voici à l’hôpital, et on peut être certain qu’il n’aurait aucune pitié pour Joe Biden s’il devait s’y rendre.

***

Vendredi, la Maison-Blanche publiait un communiqué pour dire que le président allait « travailler » ces jours prochains « de son bureau présidentiel à Walter Reed ».

Walter Reed est un hôpital militaire, même si le mot « hôpital » n’apparaît pas dans le communiqué. Car sachez que le président a le moral, de « faibles symptômes » et a travaillé toute la journée de vendredi ! Ce n’est que par surabondance de prudence qu’il se rend à son « bureau » de Walter Reed.

Il serait déjà sur Twitter en train de rire de Biden, s’il avait eu la faiblesse d’être malade « au bureau ».

Ça aussi, c’est un trait marquant de Trump : le mépris de la faiblesse. De ceux qui perdent. L’importance d’être fort. De le paraître. Ce n’est pas pour rien qu’il admire les leaders autoritaires.

Le corps parle.

Et il faut avouer qu’à 74 ans, quoi qu’on dise de sa diète et de son poids, Donald Trump a une « stamina » hors norme, une énergie phénoménale. On n’en diffuse que des extraits, mais ses rassemblements sont des spectacles sans entracte de deux heures, bien souvent. Il parle fort, il est grand, il n’est jamais malade.

Les chercheurs se penchent depuis longtemps sur le physique des présidents américains. Et à travers l’histoire, on observe qu’ils sont presque systématiquement plus grands que la moyenne des hommes. Comme si, dans ce pays, c’était une sorte de prérequis pour être le commandant des armées.

George Washington mesurait 1,88 m, Thomas Jefferson, 1,89 m, ce qui, si les mesures sont authentiques, en fait des géants pour l’époque. Lincoln a littéralement été le plus grand président, à 1,93 m. Lyndon B. Johnson le suit de près à 1,92 m, suivi de nul autre que Trump, à 1,91 m. Roosevelt mesurait 1,88 m, comme Bush père et Bill Clinton. Kennedy mesurait un peu plus de 6 pi, à 1,85 m, comme Obama, tandis que Nixon et Bush fils étaient tout juste sous la barre des 6 pi, à 1,82 m. Rare exception : Carter mesurait 1,77 m.

Trump a une fascination, une fixation sur la puissance, non seulement dans le fait de gagner, mais aussi dans ce que le corps dégage. Il jauge le physique et la psyché des adversaires. Vise les points faibles. Et c’est vrai, Jeb Bush avait l’air de sortir en bâillant d’un congrès de pharmaciens. Joe Biden n’a pas l’air d’un battant. Il a pris un coup de vieux, il est pâle, il est frêle.

Mais cette fois, c’est lui. C’est son corps qui flanche.

On est tenté de dire : bien fait pour sa gueule. Il a passé l’été à se moquer des masques de Biden. Le 3 septembre, dans un rassemblement : « Avez-vous déjà vu un homme qui aime les masques autant que ça ? Ça lui donne un sentiment de sécurité. […] Si j’étais un psychiatre, vous savez, je me dirais, ce type a des enjeux sérieux. »

C’est clairement pour lui un enjeu de virilité. Comme on a vu ici des gens s’opposer aux casques ou aux visières au hockey, car les « vrais hommes » n’ont pas peur d’affronter le danger. C’était ça, le sous-texte : Biden est un peureux, un faible.

Après des mois à minimiser la gravité de la crise sanitaire, à dire à tout le monde de rouvrir, il est rattrapé jusque dans ses cellules.

Ce n’est ni karma ni justice immanente, mais beaucoup le simple fruit de sa témérité, de prises de risques multiples.

Joe Biden a envoyé ses bons mots et ses prières, vendredi.

Et savez-vous quoi ? J’essaie de faire la même chose, je veux dire : de souhaiter qu’il n’en meure pas, même si quelque chose en moi dit « qu’il crève ».

Car dans cet évènement extraordinaire, il y a en concentré la vraie menace du trumpisme : que nous soyons tous infectés par sa haine. Que nous soyons des Trump anti-Trump, ce qui revient au même.

Dans Crime et châtiment, quand Raskolnikov tue l’usurière, il devient comme elle, peut-être pire, même s’il fait disparaître un être malfaisant…

Trump ne changera pas. Il n’aura pas d’« épiphanie », comme le premier ministre Boris Johnson après son séjour à l’hôpital.

Mais je refuse d’internaliser le trumpisme, même pour le combattre. Je préfère qu’il perde à la régulière, le 3 novembre.

Et au fait, il n’y a rien de particulièrement réjouissant à voir que même une des personnes les plus protégées au monde vient d’être infectée.

Ça nous rappelle seulement notre propre vulnérabilité. Notre commune humanité.

La Presse

 

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